DE Phnom Penh à Paksong

 

 

On oublie parfois que la Seconde Guerre mondiale s’est terminée le 2 septembre 1945, avec la capitulation japonaise.
Cet anniversaire est l’occasion d’évoquer le sort de Français qui se trouvaient en Indochine française au moment où le Japon l’occupa en mars 1945.
Denis Riffard et Marcel Simon furent parmi ceux-ci. Marcel Simon nous livre ici, le récit réalisé d’après son " journal de marche " de l’époque, d’un périple qui le conduisit du Cambodge au Laos, dans le Camp de Paksong, l’un de ces terribles lieux de détention créés et administrés par la " Gestapo nippone " : la " Kempétaï ", dans lesquels, en quelques mois périrent tant de détenus...
Ancien membre de la Musique des Forces navales d’Extrême-Orient, Marcel Simon se trouve à Phnom Penh lors du " coup de force " japonais du 9 mars 1945.
Après sa démobilisation, il entre dans l’administration du Cambodge et travaille à la " Résidence ", siège de l’Administration.

" 9 mars 1945 - 23 heures ". A 22 heures, la sirène d’alarme a retenti. Fonctionnaires d’autorité, militaires, chacun a gagné son poste.

Dans le hall de la Résidence, où nous sommes rassemblés, d’autres collègues nous rejoignent.

Les portes sont gardées par des Japonais à la mine inquiétante.

Que vont-ils faire de nous ? La nuit a été longue, couchés par terre, nous nous réveillons, sous la menace des baïonnettes japonaises.

10 mars - 8 heures. Sans ménagement, les soldat japonais nous ont poussés dans des camions, qui nous ont débarqués dans la cour de la caserne Beylié, du Régiment de Tirailleurs Cambodgiens (le R.T.C.).

C’est ici, que les Japonais regroupent tous les Français faits prisonniers au Cambodge ; les hommes seulement, il y an en des centaines.

10 heures. Premier appel. Alignés dans la cour, nous avons droit au discours d’un officier japonais, qu’un interprète traduit, çà se réduit à : " si vous vous évadez, vous serez repris rapidement et fusillés ! "

12 mars. La vie s’organise tant bien que mal à la caserne Beylié.

14 mars. Après 5 jours, nous sommes enfin autorisés à recevoir du linge et de quoi se laver, se raser. C’est bon pour le moral...

17 mars. Nous sommes isolés et ne savons rien de ce qui se passe en Indochine, ni ailleurs.

18 mars. Le curé de Phnom Penh est entré au camp pour dire la messe sur le terrain de volley-ball. Peu de monde...

20 mars. La bibliothèque a un " chef d’oeuvre " sur ses rayons : " Mein Kampf " dont le papier pourra peut être bien servir un jour ...

23 mars. Situation tendue dans le camp, depuis que les Japonais sont chercher des internés, et les ont emmenés on ne sait où.

24 mars - 8 heures. On apprend qu’ils sont à la Gendarmerie japonaise où on les interroge. C’est dans ces conditions, qu’on entend parler pour la première fois, de la Kempétaï.

28 mars - 9 heures. Mon journal a été interrompu le 24/03, quand, à 11 h, ces messieurs m’ont demandé de les suivre pour me mettre à la prison du Commissariat Central.

La grille franchie, je me suis retrouvé dans une cellule pouvant recevoir 2 détenus ; il y avait déjà un occupant, Carbuccia, de la Marine marchande.

" Ici, c’est le régime jockey " me dit-il, avant d’être emmené par 2 Japs. Quand il regagna la cellule, après un interrogatoire manifestement musclé, comment pouvait-il encore tenir debout ?

Ses jambes étaient couvertes de plaies profondes qui saignaient et allaient saigner 2 jours.

" Ils m’ont battu à coups de manche de pioche " ; Carbuccia garde le moral, allongé sur le bas-flanc, il a encore la force de se battre avec les cafards qui lui courent sur tout le corps.

6 avril - 10 h. J’ai eu plus de chance que Carbuccia ; je suis tombé sur des gendarmes dont le lieutenant s’intéressait à la musique.

Quand il a su que je sortais du conservatoire, il m’a demandé quel était mon compositeur préféré ; il ne fut même pas question du réseau Mangin (1). Reconduit à ma cellule, Carbuccia avait été transféré à Belié.

8 avril - 14 h 15. J’ai un nouveau compagnon : Hubert, rédacteur de " La vérité ", journal français. Il m’apprend que les familles françaises sont regroupées.

Par les Japs, dans la quartier nord de Phnom.

12 avril. Un soldat Jap hilare nous a annoncé le décès de Roosevelt.

18 avril- midi. mon retour à Beylié.

5 mai. Fouilles, appels, contre-appels, les Japonais se prennent, eux aussi, pour une race supérieure ; des camions embarquent des internés, Vers où ?

26 mai. Nous apprenons par Boitel, revenant dans un piteux état d’un interrogatoire de la Kempétaï, que les Japonais ont installé des cages de 3 mètres sur 4, dans lequel le détenu doit s’infiltrer à 4 pattes, par une trappe au ras du sol.

Le détenu doit rester accroupi, sans bouger, sans s’adosser aux barreaux.

Des décharges de magnéto sont utilisées sur toutes les parties du corps, la tête est plongée dans l’eau jusqu’à l’étouffement, on suspend les prisonniers par les poignets à une poutre pendant des heures, le tout sous les coups et les hurlements des gardiens.

30 mai. Un bruit court : " l’Allemagne aurait capitulé, la guerre sera finie en Europe ". Aucun changement ici, le va et vient des camions continuent emmenant des internés, ramenant des nouveaux.

14 juin -8 h. Depuis 2 jours, nous sommes prêts à partir. l’Ordre retentit ; la troupe de 210 hommes, placée par les Japonais, sous les ordres du lieutenant Labaudy, s’ébranle, encadrée solidement par des sentinelles, direction le port.

Nous embarquons entassés, dans une chaloupe chinoise, la " Hoa Houat ", qui va longer la rive gauche du Mékong.

16 juin - 16 h. Kratie, la chaloupe accoste, j’ai réussi à dissimuler ma montre.

Rassemblement sur le quai, appel ; puis le détachement se dirige vers un grand bâtiment dont la porte se referme derrière nous.

C’est la prison provinciale construite par l’Administration française pour les droits communs ; nous y retrouvons le groupe de Niel, parti de Beylié, 3 jours avant nous.

20 juin. Le détachement de Niel est scindé en 2 et nous quitte ; un seul robinet disponible pour nous tous.

26 juin - 6 h. Notre détachement est aussi scindé en 2 ( 105 et 105), le premier groupe embarque avec Labaudy ; 6 h 45, départ du second groupe, sur la " Pursat " avec un sergent japonais qui fera couler le sang.

2 juillet- 13 h. Débarquement à Veun Khan, au laos, nous allons faire 24 kilomètres, sous un soleil de plomb ; les Japonais menacent d’abattre les retardataires.

3 juillet 19 h. Fourbu, le détachement entre à Kina, sous un soleil implacable, l’estomac vide, nous n’aspirons qu’à dormir, allongés sur le sol d’un hangar.

Soudain, l’interprète hurle : " Debout et vite ! " à 21 h 30, nous embarquons sur la chaloupe "Champassak" à destination de Pakse.

Après une journée de marche, et un nuit sans sommeil, nous sommes exténués, avec pour toute nourriture, une boule de riz et un morceau de poisson séché.

5 juillet - 7 h 30. Arrivée à Pakse. Aussitôt débarqué, le convoi est conduit au Camp N° 1, installé en ville dans la caserne de la Garde Indochinoise.

Après 21 jours de galère, nous sommes hirsutes, sales, en haillons ; mais il faut tenir. On ne sait pas encore, si Pakse sera le terme du voyage...

Dans l’immédiat, un bat-flanc collectif fait office de lit, collés les uns aux autres, nous dormons à trente sur ces planches.

Le riz gluant compose le menu journalier, on boit l’eau du Mékong et l’on lave.

Dans une pièce sont admis les dysentériques ; à la morgue s’alignent les nombreux Déportés morts ici ou au Camp N° 2 à Paksong.

Les Japs nous en transformés en dockers ; nous déchargeons les chaloupes de riz, de madriers, de billes de bois, de planches, sous les coups et les cris japonais.

14 juillet - 5 h. Rassemblement pour prendre la route de Saravane, nous avançons sur une route qui monte sans arrêt.

30 kilomètres nous séparent de la prochaine halte, là comme d’habitude, nous dînons " riz et cornichons."

15 juillet - 7 h. Nous avons repris la route, 19 km jusqu’au Camp N°2, sur le plateau des Bolovens, près du petit village laotien de Paksong.(altitude 1 400 mètres)

13 heures, le Camp est situé en pleine forêt, invisible des avions, interdit de faire du feu.

Nous sommes répartis dans 10 paillotes, à 2 bat-flanc, séparés par une allée, et à 60 Déportés par paillote.

D’autres sont réservées aux Japonais, aux cuisines, et services. L’une est appelée " hôpital " et une autre " infirmerie ", notre médecin-capitaine manque de médicaments, la situation sanitaire s’aggrave.

Si à Pakse, nous étions dockers ; ici, à Paksong, nous construisons une route et un pont au-dessus d’un torrent.

L’emploi du temps : 7 h 15 réveil, " jus ", courte toilette ; 7 h 45 appel ; 8 h 15 " soupe " ; 8 h 30 distribution des corvées ; 9 h à 12 h 30 travail ; 13 h " déjeuner " ; 14 h à 18 h 30 travail ; 19 h 30 " dîner " ; 20h 30 appel ; 21 h extinction des feux.

51 h 30 de travail sous un soleil de plomb, les Japs nous laissent le dimanche après-midi pour nous reposer ; nous en profitons pour nous laver et laver notre linge, c’est aussi l’eau que nous buvons.

Le travail est très dur, surtout pour les Déportés les plus âgés. Comme il suffit aux Japs d’amener par la route, à pieds, une main-d’oeuvre gratuite et abondante pour remplacer les morts, ils ne voient pas la nécessité de nous nourrir en conséquence,

Le 17 août 1945, l’interprète " devenu communicatif " nous apprend qu’une bombe " terrifiante " a été lancée sur Hiroshima le 6, puis une autre sur Nagasaki le 9.

Or, rien ne change ici, au contraire ; ce n’est que le 24 août que commencera l’évacuation du Camp de Paksong.

Embarqué sur une chaloupe avec 200 compagnons, le 27 août en direction de Saïgon, Marcel Simon réussit à s’évader, pour retrouver en Phnom Penh, le 4 septembre 1945.

(1) réseau de résistance auquel appartenait Marcel Simon.

FNDIRP PATRIOTE RESISTANT N° 731 09/2000