DE Phnom Penh à
Paksong
On oublie parfois que la Seconde Guerre mondiale sest terminée le 2 septembre 1945, avec la capitulation japonaise.
" 9 mars 1945 - 23 heures ". A 22 heures, la sirène dalarme a retenti. Fonctionnaires dautorité, militaires, chacun a gagné son poste.
Dans le hall de la Résidence, où nous sommes rassemblés, dautres collègues nous rejoignent.
Les portes sont gardées par des Japonais à la mine inquiétante.
Que vont-ils faire de nous ? La nuit a été longue, couchés par terre, nous nous réveillons, sous la menace des baïonnettes japonaises.
10 mars - 8 heures. Sans ménagement, les soldat japonais nous ont poussés dans des camions, qui nous ont débarqués dans la cour de la caserne Beylié, du Régiment de Tirailleurs Cambodgiens (le R.T.C.).
Cest ici, que les Japonais regroupent tous les Français faits prisonniers au Cambodge ; les hommes seulement, il y an en des centaines.
10 heures. Premier appel. Alignés dans la cour, nous avons droit au discours dun officier japonais, quun interprète traduit, çà se réduit à : " si vous vous évadez, vous serez repris rapidement et fusillés ! "
12 mars. La vie sorganise tant bien que mal à la caserne Beylié.
14 mars. Après 5 jours, nous sommes enfin autorisés à recevoir du linge et de quoi se laver, se raser. Cest bon pour le moral...
17 mars. Nous sommes isolés et ne savons rien de ce qui se passe en Indochine, ni ailleurs.
18 mars. Le curé de Phnom Penh est entré au camp pour dire la messe sur le terrain de volley-ball. Peu de monde...
20 mars. La bibliothèque a un " chef doeuvre " sur ses rayons : " Mein Kampf " dont le papier pourra peut être bien servir un jour ...
23 mars. Situation tendue dans le camp, depuis que les Japonais sont chercher des internés, et les ont emmenés on ne sait où.
24 mars - 8 heures. On apprend quils sont à la Gendarmerie japonaise où on les interroge. Cest dans ces conditions, quon entend parler pour la première fois, de la Kempétaï.
28 mars - 9 heures. Mon journal a été interrompu le 24/03, quand, à 11 h, ces messieurs mont demandé de les suivre pour me mettre à la prison du Commissariat Central.
La grille franchie, je me suis retrouvé dans une cellule pouvant recevoir 2 détenus ; il y avait déjà un occupant, Carbuccia, de la Marine marchande.
" Ici, cest le régime jockey " me dit-il, avant dêtre emmené par 2 Japs. Quand il regagna la cellule, après un interrogatoire manifestement musclé, comment pouvait-il encore tenir debout ?
Ses jambes étaient couvertes de plaies profondes qui saignaient et allaient saigner 2 jours.
" Ils mont battu à coups de manche de pioche " ; Carbuccia garde le moral, allongé sur le bas-flanc, il a encore la force de se battre avec les cafards qui lui courent sur tout le corps.
6 avril - 10 h. Jai eu plus de chance que Carbuccia ; je suis tombé sur des gendarmes dont le lieutenant sintéressait à la musique.
Quand il a su que je sortais du conservatoire, il ma demandé quel était mon compositeur préféré ; il ne fut même pas question du réseau Mangin (1). Reconduit à ma cellule, Carbuccia avait été transféré à Belié.
8 avril - 14 h 15. Jai un nouveau compagnon : Hubert, rédacteur de " La vérité ", journal français. Il mapprend que les familles françaises sont regroupées.
Par les Japs, dans la quartier nord de Phnom.
12 avril. Un soldat Jap hilare nous a annoncé le décès de Roosevelt.
18 avril- midi. mon retour à Beylié.
5 mai. Fouilles, appels, contre-appels, les Japonais se prennent, eux aussi, pour une race supérieure ; des camions embarquent des internés, Vers où ?
26 mai. Nous apprenons par Boitel, revenant dans un piteux état dun interrogatoire de la Kempétaï, que les Japonais ont installé des cages de 3 mètres sur 4, dans lequel le détenu doit sinfiltrer à 4 pattes, par une trappe au ras du sol.
Le détenu doit rester accroupi, sans bouger, sans sadosser aux barreaux.
Des décharges de magnéto sont utilisées sur toutes les parties du corps, la tête est plongée dans leau jusquà létouffement, on suspend les prisonniers par les poignets à une poutre pendant des heures, le tout sous les coups et les hurlements des gardiens.
30 mai. Un bruit court : " lAllemagne aurait capitulé, la guerre sera finie en Europe ". Aucun changement ici, le va et vient des camions continuent emmenant des internés, ramenant des nouveaux.
14 juin -8 h. Depuis 2 jours, nous sommes prêts à partir. lOrdre retentit ; la troupe de 210 hommes, placée par les Japonais, sous les ordres du lieutenant Labaudy, sébranle, encadrée solidement par des sentinelles, direction le port.
Nous embarquons entassés, dans une chaloupe chinoise, la " Hoa Houat ", qui va longer la rive gauche du Mékong.
16 juin - 16 h. Kratie, la chaloupe accoste, jai réussi à dissimuler ma montre.
Rassemblement sur le quai, appel ; puis le détachement se dirige vers un grand bâtiment dont la porte se referme derrière nous.
Cest la prison provinciale construite par lAdministration française pour les droits communs ; nous y retrouvons le groupe de Niel, parti de Beylié, 3 jours avant nous.
20 juin. Le détachement de Niel est scindé en 2 et nous quitte ; un seul robinet disponible pour nous tous.
26 juin - 6 h. Notre détachement est aussi scindé en 2 ( 105 et 105), le premier groupe embarque avec Labaudy ; 6 h 45, départ du second groupe, sur la " Pursat " avec un sergent japonais qui fera couler le sang.
2 juillet- 13 h. Débarquement à Veun Khan, au laos, nous allons faire 24 kilomètres, sous un soleil de plomb ; les Japonais menacent dabattre les retardataires.
3 juillet 19 h. Fourbu, le détachement entre à Kina, sous un soleil implacable, lestomac vide, nous naspirons quà dormir, allongés sur le sol dun hangar.
Soudain, linterprète hurle : " Debout et vite ! " à 21 h 30, nous embarquons sur la chaloupe "Champassak" à destination de Pakse.
Après une journée de marche, et un nuit sans sommeil, nous sommes exténués, avec pour toute nourriture, une boule de riz et un morceau de poisson séché.
5 juillet - 7 h 30. Arrivée à Pakse. Aussitôt débarqué, le convoi est conduit au Camp N° 1, installé en ville dans la caserne de la Garde Indochinoise.
Après 21 jours de galère, nous sommes hirsutes, sales, en haillons ; mais il faut tenir. On ne sait pas encore, si Pakse sera le terme du voyage...
Dans limmédiat, un bat-flanc collectif fait office de lit, collés les uns aux autres, nous dormons à trente sur ces planches.
Le riz gluant compose le menu journalier, on boit leau du Mékong et lon lave.
Dans une pièce sont admis les dysentériques ; à la morgue salignent les nombreux Déportés morts ici ou au Camp N° 2 à Paksong.
Les Japs nous en transformés en dockers ; nous déchargeons les chaloupes de riz, de madriers, de billes de bois, de planches, sous les coups et les cris japonais.
14 juillet - 5 h. Rassemblement pour prendre la route de Saravane, nous avançons sur une route qui monte sans arrêt.
30 kilomètres nous séparent de la prochaine halte, là comme dhabitude, nous dînons " riz et cornichons."
15 juillet - 7 h. Nous avons repris la route, 19 km jusquau Camp N°2, sur le plateau des Bolovens, près du petit village laotien de Paksong.(altitude 1 400 mètres)
13 heures, le Camp est situé en pleine forêt, invisible des avions, interdit de faire du feu.
Nous sommes répartis dans 10 paillotes, à 2 bat-flanc, séparés par une allée, et à 60 Déportés par paillote.
Dautres sont réservées aux Japonais, aux cuisines, et services. Lune est appelée " hôpital " et une autre " infirmerie ", notre médecin-capitaine manque de médicaments, la situation sanitaire saggrave.
Si à Pakse, nous étions dockers ; ici, à Paksong, nous construisons une route et un pont au-dessus dun torrent.
Lemploi du temps : 7 h 15 réveil, " jus ", courte toilette ; 7 h 45 appel ; 8 h 15 " soupe " ; 8 h 30 distribution des corvées ; 9 h à 12 h 30 travail ; 13 h " déjeuner " ; 14 h à 18 h 30 travail ; 19 h 30 " dîner " ; 20h 30 appel ; 21 h extinction des feux.
51 h 30 de travail sous un soleil de plomb, les Japs nous laissent le dimanche après-midi pour nous reposer ; nous en profitons pour nous laver et laver notre linge, cest aussi leau que nous buvons.
Le travail est très dur, surtout pour les Déportés les plus âgés. Comme il suffit aux Japs damener par la route, à pieds, une main-doeuvre gratuite et abondante pour remplacer les morts, ils ne voient pas la nécessité de nous nourrir en conséquence,
Le 17 août 1945, linterprète " devenu communicatif " nous apprend quune bombe " terrifiante " a été lancée sur Hiroshima le 6, puis une autre sur Nagasaki le 9.
Or, rien ne change ici, au contraire ; ce nest que le 24 août que commencera lévacuation du Camp de Paksong.
Embarqué sur une chaloupe avec 200 compagnons, le 27 août en direction de Saïgon, Marcel Simon réussit à sévader, pour retrouver en Phnom Penh, le 4 septembre 1945.
FNDIRP PATRIOTE RESISTANT N° 731 09/2000
Cet anniversaire est loccasion dévoquer le sort de Français qui se trouvaient en Indochine française au moment où le Japon loccupa en mars 1945.
Denis Riffard et Marcel Simon furent parmi ceux-ci. Marcel Simon nous livre ici, le récit réalisé daprès son " journal de marche " de lépoque, dun périple qui le conduisit du Cambodge au Laos, dans le Camp de Paksong, lun de ces terribles lieux de détention créés et administrés par la " Gestapo nippone " : la " Kempétaï ", dans lesquels, en quelques mois périrent tant de détenus...
Ancien membre de la Musique des Forces navales dExtrême-Orient, Marcel Simon se trouve à Phnom Penh lors du " coup de force " japonais du 9 mars 1945.
Après sa démobilisation, il entre dans ladministration du Cambodge et travaille à la " Résidence ", siège de lAdministration.