DORA

En février 1943, Hitler annonça que l’Allemagne possédait des armes de représailles aux effets destructeurs effroyables.

Il venait en effet de donner l’ordre d’accorder une priorité absolue à la fabrication des nouvelles armes construites à Pennemunde.

Le 18 août 1943, 600 bombardiers alliés lâchèrent à 2 500 mètres d’altitude : 1 593 tonnes de bombes explosives et 281 tonnes de bombes incendiaires.

Les dégâts furent considérables. Les Déportés qui étaient sur place, travaillèrent au déblaiement et à la récupération de ce qui pouvait l’être.

Le commandement nazi décida de transférer la fabrication de ces armes, qui en fait, sont les V1 et V2 dans un réseau d’anciennes carrières sous la colline du Kohnstein

Le 29 août 1943, une centaine de Déportés de Buchenwald furent emmenés sur un nouveau kommando : Dora.

Il s’agissait de transformer d’anciennes galeries d’extraction de carrière, en 2 tunnels de 10 mètres de haut sur 12 mètres de large, distant l’un de l’autre de 150 mètres, et reliés par 465 galeries.

Une véritable usine de fabrication de V1 et V2 à l’abri des bombardements ; la main d’oeuvre des Déportés ne manquait pas, et ne coûterait pas cher.

Dora a été au même titre que Peenemünde, un maillon décisif de la conquête de l’espace.

Au début, les Déportés furent transportés en camions, et remorques, obligés à coups de bâton à voyager accroupis pour éviter de chavirer.

Puis, il devint plus simple de les laisser sur place, dans le tunnel ; 6 mois sans sortir, beaucoup travailler, un peu dormir, un peu manger, dans le bruit, la poussière, éclairés par quelques lampes.

C’est ainsi, que le convoi des matricules 31 000 arriva le 23 novembre 1943 à Dora, venant de Buchenwald.

Enfermés, sans jamais sortir, du 23/11/43 à mai 1944, il fallut piocher, déblayer, aménager ce tunnel pour le transformer en usine.

Eux, n’avaient ni baraquements, ni installations sanitaires d’aucune sorte.

La poussière en suspension était telle, qu’à certains moments, on n’apercevait plus l’extrémité de la galerie.

Soumis 12 à 14 heures de travail par jour, en se relayant sans voir la lumière du jour, jusqu’à ce que le Déporté fut " bon pour la casse ".

Il en mourrait alors, jusqu’à une centaine par jour ;il n’était pas question de se laver, n’ayant pas d’eau.

Pour ne pas avoir trop froid la nuit, il fallait se recroqueviller à 2 ou 3 jusqu’au réveil, qui se faisait sous les hurlements et les coups des kapos, vers 4 h30 du matin.

De l’eau noire tiède était servie, c’était la reprise du boulot. Au début, tout le monde était manoeuvre, qu’il s’agisse de construire le Camp (où vivaient les bagnards) ou de mettre en place les nouvelles installations de l’usine.

Vers midi, certains étaient désignés pour aller chercher la soupe claire à l’entrée du tunnel.

De 12h30 à 13 h pause repas, en gros, un litre de soupe par personne ; le kapo s’arrangeait pour diminuer les rations, sans remuer le liquide, ainsi le fond était plus épais.

La distribution se faisait sous les coups de schlague.

19h, arrêt du travail, contrôle du kommando, 19h30à 20h30, appel général, quand tout se passait bien, sinon, on jouait les prolongations.

Le soir, la nourriture consistait en un morceau de pain noir avec 2 tranches de saucisson ou un morceau de margarine.

Pourquoi, la distribution de nourriture devait-elle toujours se faire sous la terreur ?

La chasse aux poux dans ses vêtements en haillons prenait également du temps sur le sommeil.

Les ingénieurs et contremaîtres civils participaient comme les S.S. aux mauvais traitements des Déportés.

Tous les hommes envoyés au kommando de Dora étaient choisis pour leur robustesse, ils tombaient rapidement dans un épuisement total.

La mortalité était considérable ; chaque matin, des tas de cadavres étaient chargés sur des tombereaux et dirigés sur le Camp principal de Buchenwald, pour les passer au four crématoire.

Dora fut un véritable cimetière pour les Français ; les Déportés qui vécurent les 6 mois enfermés, sous terre et dans le tunnel, vécurent une période de mort.

A compter de mai 1944, les Déportés intégrèrent le Camp de surface, le soir ; les conditions, bien que très pénibles, étaient moins difficiles que celles précédentes.

On dormait dans des blocks, il y avait de l’eau ; on pouvait donc se laver et boire.

La mortalité devint moins importante, la ventilation du tunnel entra en service en mai 1944, pas pour le bien-être des Déportés, mais pour la fabrication des V2.

Le kommando de Dora devient une véritable usine souterraine fabricant les V1 et les V2, sous la direction de Werner Von Braun.

La nouvelle du Débarquement arriva le 6 juin, et consterna les civils allemands croyant leur pays invincible.

A compter de ce jour, un vent nouveau souffla sur le Camp.

Les engins produits au début 1944 présentèrent des défauts graves, dus aux sabotages des Déportés.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Hitler a dû confier la fabrication de ses armes de représailles à ses pires ennemis : ces milliers de Déportés arrachés de tous les coins d’Europe.

Le sabotage était un devoir sacré, en dépit du risque de nos vies, le fait que nous étions contraints de participer à la construction d’armes qui allaient écraser et détruire des villes, nous rendait malades.

A compter de la fin octobre 1 944, le kommando de Dora devient autonome, et officiellement Camp de concentration de Dora.

Il est performant dans le programme de réalisation des V1 et V2 et, il aura assassiné 20 000 Déportés sur 60 000.

Authentifié par Francis GARAULT, de ST HELEN (22)
Déporté à DORA, N° Matricule 31 694


Les sinistres tunnels de DORA

Jean FOUCAT arrive à BUCHENWALD le 14 mai 1944. Comme Maurice LETONTURIER. Mais son convoi vient directement de COMPIEGNE.

Il subit " l’ accueil SS " : les hurlements, les chiens, les coups, la désinfection, l’habit rayé marqué du triangle rouge des " politiques ", avec la lettre F pour " Français ". Matricule 53 320.

Le 8 juin, il fait partie d’un transport de 1 000 Déportés expédiés à DORA-MITTELBAU.

" Quand on parlait de DORA, c’était la terreur, se souvient-il. Chaque jour, on ramenait à BUCHENWALD, 80 à 100 détenus morts d’épuisement à creuser les tunnels. "

" Nous avons débarqué du train, au milieu de la ferraille, des gravats, de la boue. On croyait entrer dans un monde de fous. "

Le nouveau contingent d’esclaves est dirigé vers une baraque. Sans châlit, sans table. " Mais, il y avait le chef de block, que nous avons surnommé " la follette ". Ce type-là cognait comme un cinglé. "

Dès le lendemain, Jean FOUCAT est envoyé dans le tunnel où l’on fabrique les fusées V2.

" Le contremaître civil s’était mis dans la tête que tous les Français étaient qualifiés. " Voilà le jeune magasinier, bombardé " spécialiste ajusteur - électricien ".

Dans cette usine souterraine, on forge les armes secrètes du Reich. Mais, un comité de résistance clandestin est à l’oeuvre, animé par des antifascistes allemands, dont certains sont détenus depuis 1934.

Pour saboter, les moyens les plus simples sont souvent les plus efficaces.

" On tirait un trait de graphite sur les relais pour couper le courant électrique.... On ne serrait jamais une vis à fond....Avant de souder les tuyères, on bourrait dedans tout ce qu’on pouvait trouver comme cochonnerie....On déréglait les gyroscopes....Tout le monde venait uriner sur les plaques de connexion, pour corroder le cuivre. "

Mais, le fi du fin consiste à faire de SS et des kapos des complices malgré eux : " La tôle des réservoirs d’oxygène liquide était très fragile. Le moindre choc la rendait inutilisable. En portant les plaques, on passait le plus lentement possible devant les gardes. Enervés de nous voir traîner les pieds, ils tapaient. On se protégeait avec la tôle : elle était fichue à tous les coups. "

Malheur au saboteur qui est pris.

" Un bout de bois dans la bouche, bâillonné, la corde au cou, il était levé tout doucement à l’aide d’un palan : il mourait étouffé, très lentement. Les civils allemands, rassemblés, riaient en assistant à l’agonie du copain. Et, nous, nous étions forcés de défiler devant le corps. "

En décembre 1944, un grand sapin décoré est dressé sur la place d’appel. A côté, pendent les corps d’une quarantaine de Déportés. Sinistre guirlande !

Le travail se poursuit 12 à 14 heures par jour. Avec une nourriture réduite au minimum : " Au début, on recevait une boule de pain d’un kilo pour cinq. Bientôt, il a fallu la partager à six, puis à huit, puis à dix. "

Pourtant, quand un homme faiblit, quelle que soit sa nationalité, chacun gratte un peu sur sa propre ration de pain ou de soupe pour l’aider à tenir.

Les Déportés grouillent de poux, vecteurs du typhus. Les séances de désinfection se transforment en supplice.

" Le soir, vers minuit, il fallait se mettre nu. Vestes et pantalons étaient transportés à l’étuve. Et nous, on allait aux douches, à 600 mètres de là, par moins quinze ou moins vingt degrés. Quand on arrivait, le bâtiment était fermé. Les SS faisaient couler l’eau chaude. Dès que les portes étaient ouvertes, on se précipitait et on se retrouvait....sous l’eau glacée. Pas de serviette. On rentrait au block avec des gouttes d’eau gelées qui nous pendaient de partout. Combien de copains sont morts de congestion sur le chemin du retour ! "

Dans les baraques ( blocks) les Déportés retrouvent leur tenue rayée. Elle n’a pas eu le temps de sécher. Il est trop tard pour dormir.

A quatre heures du matin, ils sont de nouveau alignés, en plein courant d’air, sur la place d’appel.

Comme par hasard, les SS ne trouvent jamais le bon compte.

" Quand nous rejoignions nos kommandos, pour partir au travail, nos vêtements étaient raides comme du bois. "

Restent, sur la place d’appel, les corps des Déportés morts de froid, et d’épuisement durant l’interminable appel. " Comme des tas de chiffons..."

Jean FOUCAT, de PLOUARET (22)
Déporté à BUCHENWALD et DORA, N° Matricule 53 32