BERGEN - BELSEN
Le train sest arrêté près dun bois, au milieu de nulle part. Pas une maison dhabitation, pas une ferme à portée du regard. Cest pourtant la " gare " de Bergen-Belsen.
En ce mois de janvier 1945, glacial, une bien pitoyable colonne se forme pour un ultime parcours à pied.
" Nous étions partis de Sachsenhausen à 1000 ou 1200. Entassés dans des wagons à bestiaux ou des wagons découverts. "
Cest de ces derniers quon débarque le plus de morts. Les SS réussissent à trouver des chariots.On y entasse les cadavres.Les détenus les moins malades vont les tirer jusquau camp, 6 kilomètres plus loin.
Malade depuis des mois, Yves LEON ne travaille plus quépisodiquement à Sachsenhausen. Méfiant, il a réussi à plusieurs reprises, à échapper à de tels convois.
" Un jour, on nous a dit que lon formait un train spécial pour emmener les malades, les blessés et les infirmes vers un camp-sanatorium. Je my suis laissé prendre. "
Le convoi prend la direction du nord-ouest. " A travers les interstices des parois, je voyais les villes démolies par les bombardements alliés. Je ma réjouissais, je savais que tout ça finirait bien un jour. "
Trois mois plus tard, le 15 avril, quand les Anglais entreront à Bergen-belsen, des milliers dhommes seront morts.
" Le camp, cétait des baraques à moitié pourries, dans une zone désolée de marais. Les vitres étaient brisées, les toits laissaient la pluie passer. Dedans, il ny avait absolument rien : pas un châlit, pas une chaise, pas une table..."
Le soir venu, les kapos font asseoir une première rangée de Déportés, dos au mur, genous écartés. Puis une seconde, entre les genoux des premiers, et ainsi de suite. Même disposition en face. Il ne reste plus quune allée centrale où les auxiliaires des SS peuvent circuler et cogner.
La distribution de nourriture est un autre supplice : " On nous servait une soupe...enfin, de leau avec au fond, quelques patates ou rutabagas. Nous avions un gamelle de tôle émaillée pour 3 : un litre de soupe et débrouillez-vous entre vous ! "
La solidarité, entretenue par les comités clandestins dans les camps organisés comme Buchewald ou Sachsenhausen, sest dissoute.
" A Bergen-Belsen, cétait la loi de la jungle. On aurait dû laper la soupe chacun à notre tour. On sarrachait la gamelle. Ou bien, le plus fort senfuyait pour lavaler sel. "
Le soir, 12 Déportés doivent se partager une boule de pain de 1,5 kg. Chacun reçoit un morceau de margarine gros comme une pierre de sucre.
" Certains étaient si faibles quils ne pouvaient pas avaler tout de suite. On avait beau leur dire de faire attention. Trop tard ! Un détenu plus valide leur avait déjà arrachéleur ration des mains. "
Josel KRAMER, expert en extermination massive, organise savamment cette pagaille. Premier commandant de lunique camp de concentration installé en France, le sinistre STRUTTHOF ( près de STRASBOURG), KRAMER a pris du galon à la tête de AUSCHWITZ-BIRKENAU.
" Quand les Russes sont arrivés prés dAuschwitz, et des autres camps polonais, les nazis ont compris quils allaient perdre leur extraordinaire machine à tuer. "
Yves LEON est persuadé que Bergen-Belsen leur a servi de subsitut. Mais, faute de chambre à gaz, KRAMER faisait mourir de faim, de maladie et dépuisement, le maximum de Déportés considérés comme " inutiles " dans les autres camps.
Cette forme de " solution finale " économique savère redoutablement efficace. Les hommes, déjà très affaiblis, tombent comme des mouches.
" En 15 jours, notre convoi a été réduit à moins du quart de ses effectifs. La durée moyenne de survie était de 3 semaines. Jai tenu 3 mois et _, je me demande encore comment. "
Pour ne pas se laisser aller, Yves LEON obtient de faire partie dun des rares kommandos qui travaillent. Pendant quelques jours, il appartient même à léquipe qui distribue la soupe : " Dès quon arrivait au coin dune baraque, un groupe daffamés nous sautait dessus. Le bouteillon se renversait, les gars lèchaient la soupe dans la boue. "
Un jour, Yves et un détenu polonais volent un bouteillon pour lapporter dans leur baraque. Ils sont dénoncés. Les voilà dans le marais, pour une opération de défrichement, dont la seule fonction consiste à épuiser les Déportés pour les faire mourir plus vite.
Il faut faire de la place, car KRAMER acceptait tout le monde. Les convois ne cessaient darriver. De partout. Bientôt, nous nous sommes retrouvés entassés à 800 dans des baraques prévues pour 300.
Les dernières semaines sont horribles.Yves LEON souffre de la dysenterie et du typhus. Il est relègué au block-mouroir où 700 à 800 Déportés se serrent à 3 par châlit.
" Et ça mourait, et ça mourait ! Les corps se vidaient, nous vivions dans une puanteur incroyable, couverts de millions de poux et de punaises. "
Bientôt, le Breton, Yves LEON reste lunique survivant du convoi venu de Sachsenhausen. Il est aux portes de la mort. Et pourtant, il affirme comme presque tous les rescapés des camps : " Moi, jai eu de la chance. "
Seul Français du block,Yves a trouvé un ange gardien : Paul, un jeune étudiant en médecine, de LENINGRAG, devenu infirmier du mouroir. Paul parle français.
Il conseille à Yves de brûler des planches et davaler le charbon de bois. De fait, la dysenterie se calme. Yves triche avec la mort : " il m est arrivé de garder
longtemps deux cadavres allongés à côté de moi. Quand arrivait la soupe, javais le litre pour moi tout seul. Je ne volais pas mes copains : ils étaient morts. "
Le petit four crématoire ne fournit plus assez. " Tous les matins, on jetait les cadavres par les portes et les fenêtres. On faisait des tas dun mètre de haut. "
A lapproche des alliés, les SS cherchent à cacher limmmensité de leur crime. Il font creuser de grandes fosses et ordonnent aux Déportés qui tiennent encore debout dy entasser les dépouilles de leurs compagnons.
On se mettait à 2 pour traîner un cadavre sur la route centrale. Un kilomètre à travers flaques et ornièeres. On laissait le corps tomber dans la fosse et on recommençait. "
Yves LEON croit avoir touché le fond de lhorreur humaine Il lui reste à découvrir lindicible : " Certains cadavres avaient le ventre ouvert. " Des Déportés fous de faim leur avaient mangé le foie.
Quand les Anglais arrivent , ils trouvent un Josef KRAMER qui parade, fier de son oeuvre et 14 000 cadavres épars dans le camp.
13 000 autres Déportés mourront dans les jours suivantss. Effarés, craignant la propagation du typhus, les Anglais brûleront le camp et les vêtements des survivants.
Yves LEON quitte le camp nu. Il na plus la force,ni le goût dexprimer sa joie. Il a tenu. Mais, il a perdu toute confiance dans le genre humain.
Dès son arrestation, en mars 1943, le jeune résistant de PLOUARET avait décidé de sévader à tout prix. Toutes ses tentatives ont échoué.
57 ans après, son épouse doit parfois le révéiller la nuit : dans ses cauchemars, il court, il court.
Pour tenter de fuir l ineffaçable horreur.
Yves LEON, de PLERIN (22), N° Matricule 15 438
Déporté a SACHSENHAUSEN et BERGEN-BELSEN