AUSCHWITZ III
" Jétais le plus jeune du Camp "
Jacques Zylbermine est né en Pologne le 8 mai 1929. En 1933, sa famille vient sinstaller à Nancy, où il passe son enfance.
Le 20 mai 1940, fuyant les nazis, nouvel exode, direction Perros Guirec ; là, il va à lécole communale et apprend le Breton.
Un mois plus tard, le 19 juin, les troupes de Rommel envahissent la Bretagne ; en juillet, son frère aîné tenta de rejoindre lAngleterre, il est arrêté et condamné à mort. Sa peine sera commuée, il sera emprisonné en Allemagne comme prisonnier de guerre.
En 1941, sa famille senfuit à Vitré, le port de létoile jaune est imposé. Le 17 août 1943, cest là que les Zylbermine : le père, la mère, Jacques et ses deux soeurs sont arrêtés par la Gestapo = Prison Jacques Cartier de RENNES, Drancy et Auschwitz.
Il y a eu la sélection, tout de suite à la descente du train. Pourquoi, nai
je pas été mis avec les enfants ? Je suppose que je devais faire plus que mes 14 ans.
Jétais pas mal bâti pour mon âge, et bien rembourré. A Drancy, on mavait donné un costume, un ou deux pulls et un pardessus. Dans les situations imprévisibles, il faut toujours avoir les mains libres.
Javais enfilé tout ce qui me faisait paraître plus costaud ; et puis comme jétais encore imberbe, je présentais peut être mieux que les adultes. Nous sommes passés à la sélection avec mon père, bras dessus, bras dessous ; on la mis dun côté, moi de lautre.
Au bout dun moment, je me suis rendu compte que jétais avec un petit groupe dhommes jeunes ; dans lautre groupe, il y avait des personnes âgées , des invalides et des enfants.
Des camions sont arrivés et les gens ont été emmenés par groupes. Jai été séparé de mes deux soeurs, je nai plus jamais entendu parlé delles.
Jai appris par les archives quelles étaient entrées dans le camp toutes les deux. Mon père et ma mère nont pas été enregistrés.
Mon père a été gazé tout de suite à larrivée ; je nai jamais revu ma mère. Il est probable quelle était déjà morte à larrivée du train.
Bientôt, il ne reste plus sur le quai, que mon groupe de jeunes ; on nous fait monter dans un camoin. On a pris des petites routes, et ainsi que je me suis retrouvé à la Buna.
( Dans le camp de la Buna - Monowitz, Auschwitz III, quelques dizaines de milliers de forçats travaillaient pour le compte du complexe industriel IG - Farben )
De ce convoi, 350 hommes ont été sélectionnés pour aller à la Buna, 80 femmes sont allées à Birkenau ; et donc grosso-modo, 800 personnes sont allées directement à la chambre à gaz. Cela faisait une fournée complète.
Quand je suis arrivé, jétais le plus jeune du camp. Le chef du camp, un Kapo ma fait faire le tour des baraquements pour me présenter, comme un animal bizarre.
Des détenus nous ont dit : " Ici, quand on entre part la porte, la seule issue, cest la cheminée. Tout est programmé pour quon ait au mieux trois ou quatre mois de survie. Après, on doit crever, et on est relevé par dautres transports. "
Buna- Monowitz était un camp dextermination par le travail, la malnutrition, le froid...sans chambre à gaz. Il y avait 200 ou 250 kommandos, plus ou moins spécialisés
Je me suis retrouvé à décharger des sacs de ciment. Après un semaine de kommandos, nous étions dans un état daffaiblissement et damaigrissement avancé ; nous tenions à peine debout.
Nous navions plus de muscles, plus de fesses. Des squelettes vivants. On appelait ça " Musulman " ( de Musel, homme de peine, et Mann, homme ).
Un jour, je discutais avec un avocat de Nice, il me dit : " De toute façon, nous ne sommes plus très jeunes, nous pouvons crever....Quel âge croyez - vous que jai ? lui demandais-je. Il me regarde et dit : vous avez bien au moins la cinquantaine. " Javais 15 ans.
On ne savait jamais si on survivrait aux cinq prochaines minutes. Dix à douze heures de travail par jour, sous les coups, quasiment rien à manger.
Et toujours : " Schnell ! Schnell ! Schnell ! " Quand un homme tombait, à bout de forces, cétait considéré comme du sabotage, on lachevait . Un kommando venait ramasser les cadavres.
Une ou deux fois par mois, il y avait une sélection. Après lappel, le matin ou le dimanche, on entendait : " Blocksperren ! " ( fermeture des blocks ).
Arrivaient les médecins, avec des gens de ladministration équipés de fichiers et un ou deux SS. Il fallait se mettre nus ; ils passaient, ils ne disaient rien. Fiche à gauche ou fiche à droite.
A gauche cela voulait dire inapte au travail : cétait la chambre à gaz. Jai contacté une double broncho-pneumonie, jai été admis au KB (Kranken bau) Grâce au professeur Robert Waitz, de Strasbourg, jai pu rester anormalement longtemps.
Peut être à cause de mon jeune âge, jusquau jour où il ma viré, je nai pas demandé dexplication. Quelques heures après, un camion arrivait pour la sélection.
Jacques Zylbermine survivra quinze mois dans lenfer de la Buna. Il survivra encore en janvier 1945, aux " MARCHES DE LA MORT ". ( Fuyant lavance soviétique, les SS évacuent les camps de lEst, emmenant avec eux les Rescapés dAuschitz encore valides ).
Direction Buchenwald, où Jacques Zilbermine est enfin libéré, le 11 avril 1945. Il na pas 16 ans.
Le Nouvel Observateur N° 1630 du 1er au 7/02/1996
La marche de la mort
18 jours denfer, le témoignage dun survivant
Déporté à 14 ans
Un jour, on nous a dit : Demain, on quitte le camp !
Pour aller ou ? Mystère. Toujours Pitchi Poï... ( cest ainsi quà Drancy les Juifs désignaient le lieu inconnu, le trou noir qui les attendait.)
Cétait en janvier 1945. Les combats se rapprochaient. Les troupes soviétiques nétaient plus quà quelques dizaines de kilomètres dAuschwitz. On entendait déjà la canonnade...
En début daprès midi, le lendemain, on nous a donné une ration pour la route. Je me suis dit : si je la garde, ou bien je la perd, ou bien on me la fauche.
La seule façon de la conserver, cest de la bouffer. Si nous devons marcher, il vaut mieux avoir le maximum dénergie dès le départ. Cest ce que jai fait. Un réflexe de survie.
Car par la suite, nous navons plus reçu jusquà Buchenwald. Quand nous y sommes arrivés, début février, nous avions passé dix huit jours, dehors, par un froid polaire, sans rien boire, ni manger que des poignées de neige qui nous brûlait la gueule.
Cétait le 18 janvier. On nous a rassemblés sur la place dappel, block par block. Combien étions-nous ? Entre 13000 et 15000 peut être. On nous a demandé quels étaient ceux qui se sentaient capables de marcher. Tout le monde voulu marcher : la vieille habitude ( la hantise ) des sélections.
Nous étions convaincus que les invalides allaient être liquidés ; les baraques étaient en bois, il suffisait dentasser les gens, de fermer la porte...Cest vite fait, un coup de lance-flamme.
Enfin, cest ce quon pensait. En fait, ça ne sest pas passé comme ça ; il aurait fallu rester. Ceux qui sont demeurés sur place, dans le camp, ont été libérés par les Russes 9 jours plus tard. Primo Lévi était de ceux-là. Si, nous avions pu savoir....
Nous avons quitté le camp, en rangs par cinq, encadrés par les SS et les kapos. Il devait être 16 ou 17 heures ; ceux qui avaient une couverture lavaient mise sur leur dos.
Le froid était sibérien, on donnait des températures entre moins 25 et moins 30. La région dAuschwitz est lune des plus froides de Pologne. Il y souffle un vent terrible venu des Carpates, qui vous transperce comme une dague.
Aux pieds, nous avions des galoches en bois, recouvertes de tissu cloué. Nous avions autour de nos pieds du papier-ciment, en guise de chaussettes. Le pyjama rayé ne procurait aucune chaleur ; au moindre flocon de neige, il était trempé comme une éponge. Nous navions pas de pull-over, juste un petit pardessus aussi épais quun pyjama.
Nous avons commencé à marcher. De temps en temps, des Déportés des autres camps du complexe dAuschwitz s intégraient à la colonne.
Nous traversions un paysage de mort ; de loin en loin, un petit village avec 5 ou 6 baraques abandonnées. Nous marchions comme des fantômes, nous heurtant les uns, les autres.
Il ny avait plus de colonne, mais des paquets dhommes. On entendait les hurlements des SS, les aboiements de leurs chiens. Et, on comme a entendre des coups de feu, des Déportés épuisés étaient achevés en queue de colonne.
Ainsi que celui qui tombait et navait plus la force de se repartir. Je souffrais terriblement, javais limpression que les os de mes pieds coupaient ma peau. Et, je me disais : Il faut que tu marches, il faut que tu marches....
Nous étions comme des fantômes, nous dormions quasiment debout, tout en continuant à avancer. Il faisait nuit déjà, et après, il a fait jour, et nous marchions toujours, et on ne voyait même plus quil faisait jour.
Nous ne nous sommes pas arrêtés de la nuit... Je pensais encore un pas, et puis un autre, et un autre encore... Ne pas sarrêter.
Même pour pisser, il fallait pisser en marchant. Celui qui avait la dysenterie et qui sarrêtait, était foutu ; cinq minutes après, ou il était mort gelé, ou il était abattu.
Marcher, marcher, marcher... A un moment donné, il sest produit un chose bizarre. Soudain, je ne me suis plus senti du tout ; ni physiquement, ni mentalement.
Je me suis vu très nettement en dehors de moi, spectateur de moi-même ; je me voyais marcher dans la colonne, je voyais la colonne marcher...
Cela a duré comme ça trois nuits et deux jours - dautres vous diront deux jours et trois nuits, vous savez, nous avions perdu la notion du temps. Jusquau moment, où nous sommes arrivés à Gleiwitz, un important carrefour ferroviaire.
Nous avions limpression davoir parcouru 150 kilomètres depuis notre départ ; en fait, il y en avait 80.
Là, nous nous sommes retrouvés dans un camp avec des blocks - un camp qui venait dêtre vidé de ses occupants. Nous avons été entassés dans les baraquements. Cétait affreux ! Cétait horrible !
Les premiers arrivés avaient de la place, ceux qui venaient derrière devaient entrer aussi, à toute force ; ça sest tassé, ça sest tassé...
Les Déportés crevaient comme ça, les uns sur les autres ; Au moins, quand on était à lintérieur, on avait plus chaud. Les autres sont restés dehors. Par ce froid polaire, cest la mort quasiment assurée.
Nous sommes restés là, parqués, attendant un train qui devait nous évacuer. Et toujours rien à manger. Au bout de quelques jours, il ny avait plus un mètre carré de neige sans cadavre.
Autour des blocks, on marchait sur des corps gelés ; je me rappelle que plutôt que de masseoir sur la neige, je masseyais sur un cadavre, ou je mallongeais dessus pour éviter le contact direct avec la neige.
A force dêtre tassés dans le block, on était obligés de sortir pour ramasser quelques glaçons, ou un peu de neige à manger, ou bien on était poussé dehors. Une fois dehors, on ne pouvait plus rentrer.
Jai donc couché dehors, sur la glace. On sagglomérait par petits groupes, pour se donner un peu de chaleur. Le matin, je ne comprenais comment jétais encore vivant.
Comme le train narrivait toujours pas, on nous annonçait la reprise de la marche. Ils ont recommencé à faire une sélection, pour voir qui avait la force de repartir, et qui ne le pouvait pas.
On passait devant un SS qui disait : A gauche ! A droite !... Toujours pareil.
Au bout dun moment, jai réalisé que jétais parqué dans un coin du camp, tout près des barbelés ; nous étions quelques centaines, dans un état indescriptible : des cadavres vivants.
Et, tous les autres, le plus grand nombre, se trouvaient de lautre côté ; là, jai compris : le bon côté, cétait lautre.
Quelques SS nous gardaient à distance avec leurs mitraillettes ; on avait déblayé les cadavres, et tracé une ligne sur la neige, que nous ne devions pas franchir.
Je me suis dit : mon compte est bon, ils vont nous abattre. Javais récupéré un peu, je me sentais capable de repartir. Jai dit aux copains, nous étions une quinzaine : si on ne fait rien, ils vont nous massacrer, foutu pour foutu, il faut tenter le coup.
On fait comme si de rien nétait, on se rapproche de la ligne et, dun seul coup, on fonce de lautre côté pour se mêler aux autres. Ils vont nous tirer dessus, mais celui qui passera, passera.
Nous nous sommes mis à courir. ; ça a crépité de tous les côtés, je sentais les balles qui me frôlaient les oreilles... Jai été arrêté par des kapos polonais qui nous flanquaient des coups de matraques sur la tête.
Jai perdu connaissance ; jai eu limpression que mon cerveau éclatait, jai vu comme une lumière, et puis, plus rien.
Je ne sais pas combien de temps, je suis resté sur la neige, peut être un jour, une nuit, je ne sais pas... Quand jai repris connaissance, je pouvais à peine bouger, javais le visage en sang.
Jai rampé sur la neige, il y avait encore quelques copains autour de moi. Et tout autour, la neige était rouge.
A un moment, jai réussi à me lever, et jai aperçu de lautre côté le professeur Robert WEITZ, un agrégé de médecine de Strasbourg.
Cétait un médecin de renommée internationale, un des rares Déportés que les SS respectaient. Jai vu quil regardait dans ma direction ; je lui ai fait signe, javais compris quil allait essayer de me tirer de là.
Je lai vu parler à un SS, celui-ci a eu un mouvement dacquiescement, puis WEITZ sest approché du barrage qui était gardé par les SS, il a tendu le bras.
Ce geste sadressait à moi ; jallais sortir de ce petit coin où jétais confiné, destiné à la mort. Mais quelquun, près de moi, sest précipité à ma place.
Un SS la mis en joue, et la abattu en disant : " Toi, espèce de cochon, est-ce tu ne peux pas enlever ton chapeau ?...
En voulant prendre ma place, le malheureux ma peut être sauvé la vie, je ne sais pas si jaurais pensé à me découvrir.
Alors, je suis resté tranquille, je me suis présenté devant le SS, je me suis mis au garde à vous, jai enlevé mon béret rayé , et jai commencé à marcher lentement. Je me disais : Il va menvoyer un pruneau...
Je suis passé à sa hauteur, il na pas bougé. Dès que jai eu passé la ligne du barrage, je me suis mis à courir pour me fondre dans la masse des autres détenus.
En fait, je lai appris par la suite, les autres, ceux qui étaient restés de lautre côté de la ligne, nont pas été massacrés. Ils sont restés là. Et la plupart des camarades qui avaient voulu forcer le barrage avec moi avaient été tués...
Finalement, le train est arrivé ; les wagons navaient pas de toit et devaient servir à transporter du sable.
On nous a fait monter là-dessus, on nous a entassés, 120 à 150 par plate forme, debout, plaqués les uns contre les autres. Jai compris, quil valait mieux être au milieu, parce que ceux qui avaient la malchance dêtre contre les parois, risquaient être écrasés.
Cest ce qui sest passé. Au bout dun certain temps, ceux qui étaient contre les parois glissaient au sol, et mouraient étouffés sous le poids des autres.
Nous avons voyagé plusieurs jours, plusieurs nuits, toujours sans être alimentés. Et, petit à petit, on se hissait sur les cadavres ; il y avait ceux qui mouraient d épuisement, ceux qui avaient attrapé la crève, ceux qui nen voulaient plus.
Le froid faisait le reste. Je me suis retrouvé au sommet dun wagon rempli de cadavres, recouverts de neige.
Un jour, le train sest mis à ralentir, jai pu lire " Praha ". Jai pensé on arrive à Prague, on est en Tchécoslovaquie, on nest plus en Pologne.
Ce devait être tôt, le matin, sur les ponts, on voyait des civils à pied ou à bicyclette, ils devaient se rendre au travail. Ces gens en nous voyant étaient totalement affolés.
Mais, je ne comprenais pas, je navais même plus conscience de létat dans lequel nous étions. Il ma fallu un moment pour réaliser que cétait nous qui produisions cet effet : des wagons entiers remplis de cadavres et de moribonds.
Ils navaient jamais vu ça ! Ils larguaient leurs vélos, sapprochaient du parapet, et regardaient, effarés, épouvantés. Certains ont sorti des casse-croûte de leur sacoche et nous les ont jetés.
Vous imaginez la bagarre... Cent mains qui se tendent pour un casse-croûte ... Un sandwich, mais on se serait tués pour ça. Je crois me souvenir, que jai réussi à saisir quelque chose, et puis, des mains ont agrippé les miennes. Je navais plus rien.
Notre train sest arrêté en gare de Prague, il y avait des gens qui allaient et venaient. De nous voir, ils étaient comme fous ; alors, nous nous sommes redressés, enfin, ceux qui le pouvaient encore, nous avons crié pour dire qui nous étions : " Franzous, Franzous, Franzous...".
Pour la première fois depuis longtemps, jai croisé le regard dun SS, et jai vu quil était rouge de honte. Les SS ont chassé les civils, et pour laver laffront, ils se sont mis à nous cogner dessus. Nous sommes repartis, nous avons roulé, roulé... Une nuit, il ma semblé que nous arrivions au terme du voyage ; plus grand- chose de vivant dans le wagon. Je ne savais pas où jétais, je voyais des lumières avec des miradors au loin.
Nous étions à Buchenwald. Quand on a déplombé les wagons, il ny avait quasiment plus personne de vivant jai eu limpression que quelques personnes bougeaient encore dans mon wagon.
Jai senti quon me tirait par les bras, jai glissé sur les cadavres... Jétais incapable de marcher. Tout tournait autour de moi.
Des détenus qui faisaient partie dune section de service dordre interne du camp, mont attrapé, et mont aidé à marcher ; nous nous sommes retrouvés dans le camp, pressés, entassés.
Dans la nuit, on voyait une grande bâtisse éclairée vers laquelle se dirigeait des gens, et au-dessus une grosse cheminée...
Je croyais que cétait un crématoire, avec la chambre à gaz, au centre ; jessayais désespérément de men éloigner. Je laissais passer les autres, je me faufilais, à reculons, en rampant ; et la foule me poussait vers lentrée du bâtiment.
jétais terrorisé. Imaginez : la nuit, léclairage, les aboiements des chiens, les hurlements... Jétais en enfer !
( Non, ce nest pas tout à fait lenfer - et il ny a pas de chambre à gaz à Buchenwald. " Comparé à Auchwitz, cela ressemblerait presque au paradis " se souvient Jacques ZILBERMINE.
Dans ce camp dont la vie interne est régie par les détenus eux-mêmes, des politiques, il existe quelque chose qui ressemble vaguement à une organisation sociale. Et, de temps en temps, parviennent même des colis de la Croix-Rouge. Mais avec larrivée de plus de 100 000 morts-vivants récupérés par les nazis dans les camps dextermination de Pologne et dailleurs, les conditions dexistence à Buchenwald - initialement prévu pour accueillir 40 000 Déportés - vont devenir effroyables. A nouveau lentassement, la promiscuité, la faim. Et les cadavres quun Kommando vient ramasser chaque jour , au petit matin... Jacques ZYLBERMINE fait la connaissance du futur ministre communiste Marcel PAUL, qui le prend sous sa protection, et le loge dans le block 57. " Je lui dois la vie " dit Jacques ZYLBERMINE. Il survit encore. Il survivra même aux exécutions massives qui précèdent la libération du camp. Alors que les troupes alliées approchent, les nazis décident dexterminer leurs détenus. Les rescapés ont tous en mémoire les rumeurs menaçantes du camp : " Cest lextermination, coûte que coûte, des témoins ". Les Juifs en priorité : 30 000 à 40 000 Déportés sont abattus et les corps jetés dans une carrière, tout près du camp. " Un matin davril, raconte Jacques, jai vu Marcel PAUL sortir du block 57, en compagnie dhommes armés. " Cétait linstant décisif, écrira Christian PINEAU du block 34, celui où la balance peut pencher du côté de la libération ou celui du massacre ".Cétait lorganisation secrète des Déportés ; ils ont pris dassaut les miradors et pourchasser tout ce qui restait comme Allemands ". Le camp est libre. Libéré par lui-même. Et pour quelques jours encore, livré à lui-même. Un jour que Jacques ZYLBERMINE erre sans but, ses pas lamènent près de la tour dentrée. Il voit arriver une Jeep. Il sapproche ; les occupants linterpellent en français. Cest une patrouille de la Division Leclerc. Nous sommes le 11 avril 1945 ; Jacques ZYLBERMINE na pas 16 ans, il les aura le 8 mai , jour de la victoire.
Propos recueillis par Claude WEILL - 9/15 février 1995
Télé Obs. N° 127 du 3 au 9/02/1996
Par Claude WEILL.
DAuschwitz à Buchenwald